tedBonjour Eric Thome et Laurent Duvoux vous êtes un duo d’illustrateur, quel a été votre parcours pro /vos études ?
ERIC : J’ai d’abord passé un BAC L options Maths, puis une mise à niveau arts appliqués et un BTS Communication Visuelle au lycée de Sèvres.
Après le BTS j’ai commencé tout de suite à travailler comme assistant DA dans une petite boite de marketing direct de 3 personnes. Mais le DA qui m’avait embauché (Gaël Roda, qui a depuis monté la boite de prod’ La Pompadour) a vite été attiré par les sirènes d’Euro RSCG (quand ils étaient encore à Levallois), et il m’a emmené dans ses bagages. Après quelques temps, j’ai voulu faire le tour des agences pour essayer de mettre un pied dans la porte de celles dont on parlait à l »époque. Je me suis fait engagé pour assister Francis Deligt chez Mc Cann mais 3 jours avant la fin de ma période d’essai, Altmann m’engage chez BDDP et Fils ! Impossible de refuser !

LAURENT : Alors, BAC L option Arts plastiques puis L’ECV (École de Communication Visuelle) à Paris pendant 4 ans. Mon diplôme en poche, j’ai commencé comme assistant directeur artistique chez Alice (Lowe) pendant quelques mois. C’était en CDD donc j’ai vite regardé où je pourrais aller ensuite. Là un ami me dit que BDDP&Fils est la meilleure agence mais peu de chance d’être embauché. Je les contacte et j’obtiens un rendez vous avec Rémy Tricot. J’ai juste des travaux d’étudiant à montrer et quelques bidouilles graphiques.

Ça se passe pas trop mal et une semaine plus tard, Damien Bellon me rappelle à son tour pour me rencontrer. On passe une heure dans son bureau pendant que Bruno Delhomme en face de nous (son rédac de l’époque) joue de la guitare électrique les pieds sur son bureau. Damien m’emmène voir Olivier Altmann qui regarde rapidement deux pages de mon doss’, me regarde et dis ok. Je viens de me faire engager chez &Fils sans m’en rendre compte. Je vais y rester 7 ans. D’abord, assistant volant (principalement avec Damien)  puis assistant de Jorge Carreno, un mec en or qui m’a apporté énormément.
Eric est arrivé 1 an après, en 2001, on s’est rencontré à ce moment là, et au fil du temps on a commencé à travailler ensemble en team de DA’s.

ERIC : On passe DA junior puis confirmés, mais une opportunité m’emmène chez Young & Rubicam pour faire un team avec Alexandre Hildebrand, sous la direction d’Hervé Riffault.
On s’éclate à sortir des films pour Quechua, Euromillions, Groupama… Plein de prods, de business class vers l’Afrique du Sud, l’Argentine…
Mais au bout de 2 ans, la direction à la Young change, Riffault est débarqué, notre team splitte, « Les 6 » (Carreno-Delhomme-De Lestrade-Arnal-Elias-Bodson) arrivent à la direction de création, et c’est le moment charnière où on se concerte avec Laurent pour démissionner et monter notre studio.

Depuis combien d’années travaillez vous dans le milieu du Graphisme ?
On a monté notre studio (We are TeD) avec Laurent en Juillet 2007. Donc bientôt 8 ans déjà.
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LAURENT : En 2006, je me dis que je vais bientôt avoir 30 ans. J’ai fait des études de design graphique mais je bosse dans la pub. J’adore ça mais l’envie de monter un studio commence à se faire sentir.
J’ai le choix entre refaire le tour des agences de pub avec mon book ou bien tenter de monter ce projet qui me fait rêver depuis longtemps. Entre nous, après 7 ans dans la même agence je suis un peu lessivé.

Eric était à la Young un peu dans le même état que moi. Je savais que je ne voulais pas me lancer seul dans l’aventure alors on commence à en parler tous les deux. On a l’envie mais forcément, lâcher un poste plutôt bien rémunéré au chaud pour se jeter dans le vide, ça fait réfléchir. Et puis on se dit qu’il faut essayer, quitte à se planter.

ERIC : Pas mieux.

Tu as hésité a faire du graphisme ?
E : Non, de ce que je me souvienne j’ai toujours été fasciné par les affiches typo, les pochettes de disque (et plus tard les flyers pour les rave parties), c’est même ça qui m’a amené à vouloir faire du design graphique mon métier.
Si j’ai fait 7 ans de pub comme DA, c’est parce qu’au sortir de l’école, j’ai eu des contacts dans la com’ et on m’a tout de suite proposé un job rémunéré… Difficile à refuser quand tu sors des études et que tu ne connais personne !

L : J’ai toujours aimé ça. En agence, j’insufflais du graphisme dans les campagnes sur lesquelles je travaillais dès que je le pouvais.
La seule hésitation qu’on a pu avoir, c’était de se lancer ensemble. On ne voulait pas gâcher notre amitié si des tensions apparaissaient dans le boulot. On a beaucoup échangé avant pour être sûr qu’on avait les mêmes envies, les mêmes aspirations.

E : D’autre part, j’ai rencontré Christophe Gaultier (le boss de Creative Syndicate) fin 2006 au festival de pub de Méribel. Le fait qu’il propose de nous représenter a aussi joué dans notre décision de monter notre studio.
Se lancer accompagnés d’un agent avait quelque chose de rassurant.

Tu travailles avec qui et sur quoi ?
On travaille beaucoup avec des agences de pub parce qu’après avoir bossé 8 ans en agence, on s’est construit un bon réseau. Mais pas que.
Ce métier nous permet de rencontrer plein de gens d’horizons différents, et de travailler sur des projets variés : pochettes de disque, magazines, illustrations de presse, identité visuelle, sites web, t-shirts…
Et puis, une chose en amenant une autre, notre style d’illustrations en vectoriel (le biennommé « flat design ») a tapé dans l’œil de plusieurs boites de prod (dont Blackmeal, The Walk…) qui nous ont donné l’occasion de bosser sur nos premiers
films d’animation, donc de rencontrer des motion designers, des prods sons…

Parlez-nous de deux trois choses que vous avez faites :
On est assez fier de la campagne pour Slate.fr, gros boulot à produire (conception graphique et réalisation de 150 illustrations sous forme d’infographie) mais de beaux visuels rémunérés, avec un bon plan média donc que les gens voient…
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Le livre de témoignages pour Unafam également. Un beau projet qu’on a mené de A à Z pour Mad& Woman, de la conception à la fabrication, une belle cause à défendre pour laquelle on a injecté de l’illustration, un travail typographique… Tout ce qu’on aime !

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On a été contacté par des passionnés de musique electro qui montaient une marque de t-shirts : We Draw Music. Ils nous ont demandé de créer des visuels illustrant des morceaux mythiques de techno.

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Plus récemment, nous avons collaboré avec la boutique parisienne Obliq pour designer la boite d’une paire de chaussures sortie en édition limitée pour la marque hollandaise Hub Footwear.

Un autre projet sympa : le sérigraphe Stéphane Constant nous a appelé depuis Saint-Brieuc et proposé de réaliser une affiche pour un des groupes présents aux Vieilles Charrues 2014.
Plutôt que de faire un visuel pour Shaka Ponk, on a choisi un jeune groupe local (The Same Old Band) dont la musique nous parlait.

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Tu fais quelque chose en parallèle de ton métier, des projets ?
E : Bosser sur des prints en agence m’a amené à m’intéresser à la photographie pour répondre aux briefs, et c’est devenu petit à petit une passion.
Alors forcément, comme nous sommes des faiseurs d’image, l’étape d’après c’est de s’y mettre. Donc je me suis acheté un Canon 5D et je m’y suis mis sérieusement, j’en fais de plus en plus, je construis progressivement des séries qu’on peut voir sur mon site (www.ericthome.com). J’ai appris la technique sur le tas, je visite plein d’expos, j’essaie de choper des contacts, de poster sur des blogs, de répondre à des concours, j’achète tellement de bouquins de photo que mon appart’ commence à ressembler à la librairie du Palais de Tokyo… Et je cherche une galerie pour m’exposer (à bon entendeur !).
Et sinon, rien à voir, je m’impose une discipline : je regarde 1 film par jour. Plus quelques séries.
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L : S’il y a bien un truc à gérer quand tu es graphiste indépendant, c’est les jours (voir les semaines) un peu calmes. J’avais un peu lâché l’illustration après mes études mais je me suis mis à dessiner pour m’occuper entre deux briefs.
C’est vite devenu une passion qui m’occupe de plus en plus. Aujourd’hui je vends mes illustrations en galerie (Sergeant Paper, Slow galerie), je collabore avec des magazines (Influencia, Snatch), des fanzines, je participe à des expos collectives,…
Tout ça est regroupé sur mon site laurentduvoux.com
(oui on s’est pas cassé pour les noms de nos sites respectifs)

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Dans ton métier quel est ton meilleur souvenir ? et le pire ?
Le meilleur : Récemment, c’est lorsqu’ Edouard Launay nous a appelé pour nous proposer de rejoindre son pool d’illustrateurs chez Talkie Walkie. On suivait depuis longtemps les gens qu’il représente donc on était flattés d’en faire partie !

Le pire : On est plutôt verni. En général, les gens font appel à nous parce qu’ils apprécient notre travail. Donc pas vraiment de pire souvenir.

Le truc qui t’as fait le plus halluciner ? que tu ne pensais pas faire un jour ?
On nous a proposé de travailler sur la campagne présidentielle du parti de Poutine en 2008… On a refusé. Fin de l’histoire.

Quelles sont les pubs et les projet graphique qui t’ont le plus marquées ?
E : Le print « Do You see music ? » pour Virgin Music en 2006 où il fallait trouver 75 noms de groupe de music cachés en rébus dans le visuel…

Virgin Digital -

A l’époque, tous les créas se sont tirés la bourre pendant 1 semaine pour les trouver ! On l’a même encore quelque part dans notre bureau.

Il y a aussi eu le film « Love something, Hate something » pour Toyota en 2004, assez révolutionnaire pour l’époque avec un film en full 3D… Et le film « The Cog » toujours pour Toyota.

En design graphique, la pochette de l’album « The Information » de Beck sortie en 2006 était géniale, c’était une couverture vierge fournie avec une planche de stickers faits par les illustrateurs de Big Active (super agence d’illustrateurs londonienne) qui te permettait de faire ton propre design. Brillant !

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L : J’ai le souvenir de cette pub pour Adidas par Spike Jonze avec la musique de Karen O.

C’était une pub qui ressemblait à un clip. Sublime et indémodable.

Et puis bien sûr plein d’autres toutes aussi géniales auxquelles je ne pense pas tout de suite.
Ah si ! Une ou deux qui nous faisaient mourir de rire quand on était chez &Fils avec Eric :  »
Why don’t we use Fedex ? »

et Carlton Draught « It’s a big ad ».

Pour les projets graphiques, en vrac :
La pochette de l’album XTRMNTR de Primal Scream (agence Intro) m’a énormément influencé à l’époque de sa sortie. C’est presque ce disque à lui tout seul qui m’a donné envie de faire du design graphique mon métier.

Primal-Scream-XTRMNTR

Plus récemment, la Sony Music Timeline d’Alex Fowkes

Beaucoup de clips aussi. Celui de Will Sweeney pour Birdy Nam Nam

Et puis le générique de Enter the void

Il y a des modèles de créatifs, des gens qui t’inspirent ?
E : Stefan Sagmeister, parce que le mec est drôle et tellement créatif, toujours à sortir de sa zone de confort … Un modèle. Même sa conception des vacances est intelligente, regardez ses interventions à TED !
Sinon, en vrac, nos influences passées et actuelles :
The Designers Republic, les M/M, Jean Widmer, toute l’école suisse (avec le livre Swiss Graphic Design, Genevieve Gauckler, Chris Cunningham… Mrzyk & Morizeau, Guillaume Bresson, les frères Chapman, Hell’O Monsters, Leif Podhajsky, Taryn Simon, Pieter Hugo, Mike Brodie, Cody Hudson, Alex Trochut, Jody Barton, Philippe Apeloig, Paul Graham, Studio Feixen, The Heads of State, Akroe, Non format, Violaine & Jeremy, La Boca, Telegramme studio, Geoff McFetridge, goranfactory.com, KhuanTron, McBess, LaTigre, Siggi Eggertsson, Parra, Always with honor et tellement d’autres.

sagmeister sagmeister 2 leif podhajsky la boca hello monsters heads of state apeloig

Tu vois quoi comme changement entre tes débuts dans la pub et maintenant ?
On est un peu sorti du monde des agences maintenant, mais on garde beaucoup d’amis dans le milieu, et ça n’a pas l’air de s’attendrir…

Tu penses que le milieu publicitaire va évoluer de quelle manière ? Et celui du graphisme ?
E : La pub je ne sais pas, en revanche pour le design graphique, quand on voit les appels d’offre pour la fête de l’Huma, pour la refonte du logo de la ville de Tours, on se dit que c’est mal barré pour notre métier…
L : Le danger, ce sont les sites qui proposent des logos à pas cher. En gros, tu veux un logo, tu postes un brief et tu reçois environ 1500 propositions. Tu « payes » uniquement le logo que tu as choisi. Il faut voir le niveau, et la rémunération qui va avec.
Plus globalement, les appels d’offre non rémunérés qui se généralisent paupérisent la profession…

Si tu commençais la pub aujourd’hui, tu irais ou ? Et le graphisme ?
E : En pub, chez Sid Lee parce qu’ils ont une approche différente, ouverte sur les autres disciplines, notamment le design graphique justement.
En design graphique, les Ill Studio sont très forts mais je ne sais pas si ils prennent des stagiaires…

L : Je prendrais ma palette graphique et mon ordi sous le bras, j’irais m’installer à Palawan aux Philippines. Je serais prof de plongée le matin et freelance l’après midi avec vue sur la mer.

Que dirais-tu a un team de stagiaire qui veut percer dans le milieu publicitaire ? Et a une jeune graphiste ?
E : « Accroche-toi à ton stylet, j’enlève la palette ! »
Plus sérieusement, on a pas fini de mûrir quand on sort de l’école, donc mon conseil serait (que cela soit dans la pub ou le design graphique) : un peu d’humilité, c’est important de commencer par le commencement,
de l’assistanat par exemple histoire de comprendre comment le monde du travail fonctionne, les relations avec le client, les problématiques de budget et de délais, la gestion des égos… Tout ce qu’on n’apprend pas à l’école !

L : Un autre truc qu’on n’apprend pas à l’école et qu’on ne peut pas occulter, c’est tout le côté administratif qui prend beaucoup de temps, surtout les premières années. Bien se renseigner sur les statuts, la fiscalité, la comptabilité,
toutes ces choses fascinantes auxquels on a pas envie de penser lorsqu’on monte un studio. « Le guide du graphiste indépendant » par exemple est un ouvrage qui nous a beaucoup aidé lorsqu’on s’est lancé.