fanny molins 1 - Fanny Molins

Bonjour Fanny tu es rédac sénior à Amsterdam, quel a été ton parcours étudiant et professionnel ?

Comme beaucoup de créatifs, mon parcours étudiant a majoritairement servi à annihiler tout l’espoir que mes parents avaient placé en moi pendant 18 ans à travers cours de piano et catéchisme.

Pour cela:

– J’ai foiré ma prépa Sciences Po puis
– J’ai écumé le bar en face de l’amphi de droit de la Sorbonne puis
– J’ai travaillé de nuit au Truskel au lieu d’aller en cours puis
– J’ai fait une école de pub. À Roubaix. (Bisou Mr Pommier)

Contre toute attente j’ai eu mon diplôme.
C’est donc naturellement à ce moment précis que j’ai voulu arrêter la pub. Pour monter ma boite.

J’ai dû faire du free pour financer mon business plan et j’ai rencontré Ivan Beczkowski chez BETC Digital, qui n’en avait strictement rien à cirer de mon doss mais qui trouvait l’idée que j’essaye de monter ma boite à 23 ans… intriguante. Il m’a proposé du free, puis m’a embauchée, et je suis restée 3 ans.

Et puis un jour, j’ai fait un Deauville-Paris avec Stéphane Xiberras et j’ai voulu bosser plus près de ce génie fou. Donc je suis passée de BETC Digital à BETC.

Enfin, il y a deux ans, on m’a proposé de rencontrer la recruteuse de 72andsunny à Amsterdam. J’ai dit OK, et après 16 entretiens elle a dit OK. En 4 mois, j’ai mis 10 ans de vie à Paris dans ma valoche et j’ai bougé à Amsterdam, chez 72andSunny.

J’y suis restée 2 ans, et – CLIMAX – je viens de poser ma dem.

J’aimerais tenter une nouvelle manière de bosser, directement avec les marques.
J’invente rien, c’est une formule qui se développe pas mal.

Avec que des indépendants – strats, accounts, creas, prods, et aussi réals / photographes – et des equipes agiles et créées sur mesure. L’idée étant aussi de supprimer au maximum de process et de proposer des fees plus transparents pour les marques.

Le but ultime étant surtout de produire plus et de se marrer plus.
On est un petit crew ici à Amsterdam à être dans cette vibe, donc à voir si ça prend.

En attendant je vais faire du free parce que bon, faut quand même partir en week-end et faire des brunchs. Sinon je fais comment moi pour distraire mes followers?

Vous êtes marrants vous.

C’est quoi les différence entre Paris et Amsterdam en agence de pub ?

Tu bosses avec 30 nationalités différentes donc c’est chaque jour de la gymnastique intellectuelle, et c’est très riche d’enseignement.

Les briefs sont souvent massifs: il y a beaucoup d’ambition, beaucoup de marchés, beaucoup d’argent. Donc tes prods ne durent pas 6 mois mais plutôt un an.

Au niveau du rythme, globalement tu bosses plus la journée, tu fais pas de lunchs de deux heures, par contre tu sors à 19 heures. Même le samedi.

La légendaire gué-guerre française entre les commerciaux et les créas n’existe absolument pas, les équipes sont très soudées en interne.

Je dirais que la majeure différence, c’est l’ego des gens: C’est simple, il y en a presque pas, les gens s’en foutent pas mal des prix ou d’où tu viens. Et pour de vrai.

D’ailleurs, être “ego free” c’est la condition sine qua none pour rentrer dans des agences comme W+K ou 72.

C’est facile d’y commencer en junior ?

Un peu chaud je pense.
Chez 72, c’est simple, il n’y a ni junior ni stagiaire.

Chez WK, un peu plus : il y a The Kennedys, l’incubateur de juniors et ils embauchent parfois à la fin. Mais chez WK, tu peux être embauché sur une bonne vanne, pas forcément ton doss’.
Donc ça se tente.

Tu vas y rester toute ta vie ?
J’ai acheté un appart’ et un mec, ça m’a coûté une fortune, donc je vais rester le temps de rentabiliser.

Depuis combien d’années travailles-tu dans le milieu de la publicité ?
6 ans.

As-tu hésité à faire de la pub ? tu aurais fait quoi à la place ?
Je voulais être archéologue mais j’ai une mémoire de merde.

Sinon, je me suis récemment mise à la photo et dans un monde idéal je suis photographe et / ou réal, j’ai 700K followers sur instagram, je pars shooter en Argentine et en Islande. Et d’autres pays aussi, je suis ouverte.

Tu as travaillé avec qui et sur quoi ?

J’ai d’abord bossé sous la direction de création de Ivan Beczkowski, puis Stéphane Xiberras. À l’époque je bossais avec Clément Vidal, aujourd’hui chez AKQA. J’ai principalement bossé sur Canal+, Peugeot, Air France et Ricard.

Chez 72, j’ai bossé en team avec Christian Baur avec qui on a maintenu la paix franco-allemande, avec les ECDs Carlo Cavallone et Stuart Harkness, deux monstres de rédacs, sur Google, Axe et adidas.

Parle-nous de 2-3 choses que tu as faites  :

Il y a eu ce monstre tentaculaire pour Google, une campagne qui a duré presqu’1 an. On a fait le lancement de Google Home en Europe, sur un marché absolument frileux à toute innovation technologique du genre.

Il y a aussi des 15 secondes, des OOH, un jeu de cartes et une campagne social media avec ça. C’était long, c’était dur, mais assez riche en enseignements.

fanny - Fanny Molins

Dernièrement, il y a eu cette campagne pour la ligne de produits coiffants Axe où on a pensé et conçu le miroir donc tout le monde a rêvé une fois : un miroir qui te permet d’essayer plusieurs coiffures en réalité augmentée. Une bien belle aventure, d’autant plus qu’on a carrément construit un shop à l’occasion, et que les architectes et les designers d’intérieurs c’était mon team et moi.

Et sinon, il y a toujours une campagne faite à BETC pour le cancer du sein, parce que les mamans et les mamies ont aimé et en ont parlé.


Tu fais quelque chose en parallèle, des projets, des passions ?

Je me suis mise à la photo et j’ai plein d’idées et de projets que je veux mettre en place. Donc espérons que j’en réalise au moins un.

From Amsterdam to Paris #Thalys

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Et, même si c’est plus une bonne vanne qu’une passion, j’ai monté un groupe avec un pote. C’est très fort inspiré de Chagrin D’amour, de Eli et Jacno, etc. Il compose. Je chante faux. Surtout, on boit.

Dans ton métier quel est ton meilleur et pire souvenir ?

Meilleur souvenir: Je crois que c’est quand j’ai vu les seins de Chantal Thomas. Pire souvenir: Je crois que c’est quand j’ai vu les seins de Chantal Thomas.

Le truc qui t’as fait le plus halluciner ? Un regret ?

Le truc qui m’a fait le plus halluciner c’est quand j’ai été membre du jury d’un festival quand j’avais 24 ans. Je faisais partie des trois seules femmes et on ne me l’a jamais fait autant ressentir.
Un regret: De ne pas avoir su comment réagir à beaucoup de commentaires déplacés.

Comment tu te retrouves à 24 ans jury du prix de l’affichage extérieur ?
On te la fait ressentir en te rabaissant par des remarques ‘rigolotes’ ?

Probablement parce que j’avais une connaissance du digital à l’époque où c’était vu comme une spécialité. Mais c’était une chouette opportunité, donc j’ai accepté l’invitation.
C’est le Président du jury de cette année-là qui m’a contacté. À peu près 90% des gens sont venus me demander si je couchais avec lui.
Bah ouais les gars.

Et puis sur place, c’était effectivement un bon petit boys club qui m’attendait.
Un festival de l’élégance, un palmarès de la classe.

Shortlist: T’es un malin, t’as ramené ta petite assistante.”
à mon ECD (aussi juré) qui n’avait rien demandé. »

Gold: Fanny tu t’es bien démerdée tu vois, parce que tu l’as pas trop ramené. T’es restée à ta place. C’est bien.

Grand Prix: Un gars sympa : « Fanny qu’est-ce que t’as dit? Hey pardon, est-ce qu’on pourrait laisser parler Fanny, elle avait un truc à dire. »
Un autre gars, au gars sympa : « Bah alors qu’est-ce qui te prend mec, t’as envie de tirer ton coup ou quoi ? »

Le plus dommage dans cette histoire, c’est que j’ai probablement été invitée pour créer plus de diversité.

Quelles sont les pubs que tu préfères, tes classiques ?

La première qui m’a marqué, par sa pureté et pour le craft – Litany pour the independent.

 

Absolument toute la campagne Find Your Greatness, évidemment.

Mr Wind pour Epuron, qui me fait quelque chose à chaque fois.

J’adore la rédac du Centaure pour Honda.

Human pour Johnny Walker.

What Girls Are Made Of pour Nike Russia, encore plus incroyable quand on sait que la chanson interprétée est en fait un détournement d’une comptine russe archi-connue.

La campagne qui me fera toujours rire c’est celle pour le festival du film independent de BuenosAires.

Enfin récemment, c’est The Fearless Girl que j’aurais adoré faire.


Pourquoi « The Fearless Girl » ?

Parce que c’est un bel exemple de campagne qui crée un vrai moment dans notre culture. Parce qu’au lieu de prendre la parole sans contexte, cette campagne a fait écho quelque chose qui existe déjà.

Je pense souvent à une métaphore que j’adore de Clarisse Lacarrau: “La pub ça marche comme dans un diner. Déjà, dans un diner, première règle, tu viens pas à poils hein, tu t’habilles. Bien, si possible. Et puis tu interviens pas dans une conversation sur le conflit Israëlo-Palestinien en parlant de ta pizza à – 50%. Tu trouves la bonne entrée, la bonne vanne, la bonne façon de raconter ta pizza, ou tu vas dans une autre conversation. C’est comme ça que tu es réinvité au prochain diner.

Tu as des modèles de créatifs dans la publicité ? ou en dehors, des gens qui t’inspirent ?

J’admire beaucoup Laura Visco, avec qui j’ai travaillé chez 72, pour son travail sur Axe avec Find your Magic, et aussi parce que c’est une chouette humaine qui se bat chaque jour et à tout niveau pour l’égalité des genres, aux côtés des femmes et des hommes aussi. C’est une créative de génie et une vraie manageuse. Elle sait inspirer et faire grandir les gens qui travaillent avec elle.

Forcément, tous les mentors que j’ai eu: Ivan Beczkowski, Stephane Xiberras, Clarisse Lacarrau. Aussi un pote avec qui j’adore discuter, un super créatif, qui me donne des ailes à chaque fois: Simon Schmitt (DC sur adidas chez 72 Ams). Je trouve ça capital d’avoir des mentors dans ce métier.
J’adore les campagnes qu’Alexandre Hervé signe, donc j’imagine que j’admire Alexandre Hervé.
Et comme j’ai beaucoup de guerrières autour de moi, beaucoup de mes potes meufs.
Sinon, un combo: Xavier Dolan qui bosserait avec Paolo Sorrentino.
Imaginez.

Tu vois quoi comme changement entre tes débuts et maintenant ?
Quand j’ai commencé, on clamait la mort du film et on annonçait le digital comme l’unique futur de la pub.
Aujourd’hui oui il y a des bots pour te dire quand est-ce que tu dois aller aux toilettes mais on a surement jamais autant consommé de contenus visuels.

Tu penses que le milieu publicitaire va évoluer de quelle manière ?

J’avais prévu qu’on gagnerait les trois dernières Coupes du Monde donc je sais pas si c’est une bonne chose que je fasse des prédictions, mais je dirais de plus en plus de nouveau modèles qui concurrencent les agences en les mangeant petits bouts par petits bouts, du petit studio de branding multi-disciplinaire qui mixe photo, moving images, direction artistique, aux structures d’organisation de workshops sur une semaine pour les marques (Ça se fait beaucoup dans les boites tech et ça s’appelle les Design Sprints).

J’ai l’impression que chez les annonceurs aussi, on souffre des process internes et de ceux avec leurs agences, et on voit qu’ils morcèlent de plus en plus leur communication en passant par des petites structures, plus agiles, et surtout moins chères.
De là à signer la mort des grosses agences, je pense pas. Elles signeront surement encore les grosses stratégies à 3 ans et les grosses campagnes des grosses marques.

D’ailleurs, vu dans les agences globales à Amsterdam: de plus en plus de budgets globaux avec une campagne US / UK et des adaptations pour le reste de marchés, avec ce qu’ils appellent de la “localization” (généralement = “mets une baguette pour le film France et un bretzel pour l’Allemagne.”).

Et sinon, au sein des agences, je pense qu’il va y avoir plus de meufs à des postes de management et ce, même en création, et ça c’est une vraie bonne nouvelle.

Pourquoi il y en aurait ? qu’est-ce qui a changé ?

Je n’ai encore une fois pas la prétention d’avoir la science infuse, mais voici ce que je pense:
Ça n’a pas encore totalement changé, mais c’est entrain de changer. Partout on prend conscience non pas du problème de la diversité dans les entreprises, mais aux postes de management.

Maintenant, ce qui pour moi est vraiment nouveau, c’est qui se passe en ce moment (les #metoo, les #balancetonporc). Je trouve ça très libérateur pour la confiance que ça donne aux femmes.

Parce que j’ai l’impression que le plus gros problème des femmes, c’est la confiance en soi. Celle qui permet d’oser. D’oser demander l’augmentation qu’on veut et pas celle qu’on pense qu’on vaut. D’oser bluffer, d’oser se mettre en avant sans avoir à recourir à l’humour pour nuancer ou d’oser envoyer un mail sans mettre un smiley pour adoucir.

Les gens se demandent pourquoi il n’y a pas de femme créa. Et c’est vrai que les chiffres sont alarmants: en 2016, dans le monde, les femmes occupent 16% les postes de juniors, et 3% les postes de direction de création (source: New York Times).
https://www.nytimes.com/2017/11/05/business/media/women-advertising-3-percent.html

Et si les femmes droppent, c’est, je pense, beaucoup à cause de la confiance en soi, qu’on a pas forcément ou qu’on perd au fil du temps.

Parce que ce métier t’amène à sortir de sa zone de confort chaque jour. C’est savoir raconter une idée, un film, faire rire et persuader, quand le volume sonore et corporel que t’occupes est moins grand que celui de la majorité des mecs. Parce que raconter une blague quand tu portes une jupe et que du coup tu montes pas sur la table, ça fait moins rire.
Parce que ton DC – qui est à 95% un homme – te vannera moins que ton comparse mec parce qu’on vanne toujours moins une femme. Et la complicité avec ton manager, ça peut jouer beaucoup ta confiance en toi et donc, sur ta carrière.

Donc c’est pour ça que c’est bien qu’on conscientise tout ça.
J’ai confiance en ce qu’il est entrain de se passer.

Si tu commençais la pub aujourd’hui, tu irais ou?

Je pense que j’essaierais d’aller tout de suite à l’étranger, déjà parce que c’est bon pour s’ouvrir un peu l’esprit, mais surtout car je trouve que parler et travailler en plusieurs langues rend ton cerveau plus sharp. Ça aide à penser différemment et oui j’adore enfoncer des portes ouvertes.

Si j’étais en sortie d’école, j’essaierais d’intégrer les Kennedys chez W+K à Amsterdam. Amsterdam est vraiment une ville idéale pour expérimenter une expatriation “douce”: pas loin et beaucoup de nationalités différentes.
Un petit Erasmus pour adultes.

En France, j’irais chez Romance. Je pense que tu peux apprendre beaucoup en craft là-bas. Ça a l’air d’être une jolie agence. Je dirais que Marcel est constante dans la qualité du taf et toujours assez classe. Et Buzzman me fait toujours marrer, j’ai bien aimé leur dernière campagne Oréo.

Tu peux envoyer un mail à la Fanny qui sort du Bac, tu lui dis quoi ?

Crois plus en toi que tu ne le devrais. Les gens font confiance aux gens qui se font confiance. Et enlève-moi ce foulard Cheap Monday.

Et à celle de 50 ans ?
Envoie-moi un mail.

Que dirais-tu à quelqu’un qui veut percer dans le milieu publicitaire ?

Quand tu penses une campagne, demande-toi si les gens la tweeteraient. Et ce qu’ils tweeteraient. Et trouve-toi les mentors sur toute ta carrière qui t’inspirent et te font garder foi en toi et en ce métier.

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