Bonjour Bernard tu es un créatif freelance, quel a été ton parcours ?
Tout d’abord, je ne suis pas un créatif freelance: je suis un créatif qui fait des freelances en attendant qu’une agence intéressante se décide à lui faire une petite place. Mais bon, comme cela fait plus de trois ans que j’enchaîne les frees sans toucher le chômage, on peut me considérer comme freelance.
Mon parcours? Diplôme de l’UCAD en 83 (le siècle dernier) et aussitôt, stage chez RSCG, rue Bonaparte. Puis direct, engagé dans une petite boîte qui, après plusieurs changements de nom s’est appelée Dire&Dolci. 7 ans de rigolade et d’apprentissage en même temps, sous la direction d’un type formidable qui a disparu de la circulation: Philippe Royer. J’y étais DA, puis je suis passé Rédac. 7 ans plus tard, RSCG (pas encore Euro), à Issy les Moulineaux.

Premières récompenses, donc fatalement, premiers débauchages. Grégoire Delacourt m’appelle chez FCB mais trois mois plus tard, on m’appelle chez DDB. Désolé Grégoire… 4 ans chez DDB, puis direction: CLMBBDO: la grande école. Christophe Lambert venait d’arriver. Pas facile comme type, mais formidables résultats. Je suis passé DC, puis 7ans plus tard, Rémi Babinet m’appelle comme DC chez BETC. De là, je suis parti chez Mc Cann comme vice président/ DC.
Et deux ans plus tard : le président dehors, donc Naville dehors! J’en ai profité pour faire le point et me rendre compte que les postes à pouvoir n’étaient pas faits pour moi. Je suis donc redevenu Rédac chez Leg pendant deux ans. Deux ans épouvantables qui se sont soldés par un licenciement en bonne et due forme. (Quand on se fait virer il faut avoir le courage de le dire.)

Apres la Mc Cann tu t’es rendu compte que tu préférais être créatif que DC ? Ce n’est pas trop bizarre comme changement ?
Non, c’est logique. Pour savoir si tu aimes quelque chose ou si c’est ce que tu veux faire, c’est mieux quand tu l’as essayé, non?

Depuis combien d’années travailles-tu dans le milieu de la publicité ?
Et bien si je compte, ça fait quand même 29 ans… à l’époque il n’y avait pas d’ordinateur et les photocopieuses étaient en noir et blanc et n’agrandissaient même pas

Tu travailles avec qui et sur quoi ?
Je travaille tout seul et sur tout. Principalement des films. On m’appelle en général sur des compéts pour des gros clients difficiles. Je ne peux pas dire pour qui ni sur quoi, les agences détestent ça… Mais je peux quand même dire que j’ai travaillé sur à peu près toutes les banques et assurances du marché…

Du coup pas les clients les plus faciles/créatifs du marché, c’est compliqué la position de freelance senior à Paris ?
Étrangement, ce n’est pas si compliqué quand, comme pour moi, les gens t’appellent parce qu’ils te choisissent. Ils savent plus ou moins ce qu’ils vont avoir, alors ils sont rarement déçus.

En tant que free, tu es soumis au diktat de l’anonymat ? Ou tu signes les campagnes que tu veux signer ?
Hélas oui et c’est bien dommage. Les agences ont peur d’avouer qu’elles sont passées par un free alors que finalement, tout le mérite leur en revient. En effet, le talent du sélectionneur de l’équipe de foot n’est-il pas de choisir les bons joueurs pour gagner le match ?

Parles nous de deux trois choses que tu as faites :

France Télécom, Pepsi, EDF, Total, VW, Decathlon et j’en passe.


INA : France-Télécom : Le petit-garcon-dans-la-foule


INA : Wanadoo : la plage

INA : France-Télécom  : le soleil

www.bernardnaville.fr

Tu as hésité à faire de la pub ?
En sortant de l’école, je ne savais pas du tout ce qu’était une agence de pub. Il se trouve que l’époque était plus facile et qu’il n’y avait pas besoin de tuer dix stagiaires après deux ans de travail gratuit pour se faire engager. Mais une fois que j’y ai goûté, là, je suis devenu un vrai passionné.

As tu des anecdotes sur la vie à l’agence ou la relation client ?
Pas vraiment une anecdote, mais je peux dévoiler maintenant mon arme secrète pour détendre les réunions clients un peu difficiles: mon chien. Pif m’accompagnait partout et donc, aussi aux réunions et lorsqu’une réunion était un peu rude, il y avait souvent des silences, ce qui avait pour effet de l’endormir. Lorsqu’un client faisait la gueule ou réfléchissait trop longtemps pour savoir comment jeter une créa, tout à coup, on entendait ronfler sous la table: succès garanti. Ce ronflement dans cette ambiance faisait marrer l’auditoire et aussitôt la physionomie de la réunion changeait. Brave Pif! Il m’en a sauvé des réunions. Paix à son âme…

Dans ton métier quel est ton meilleur souvenir, et le pire ?
Mon meilleur souvenir, c’est bien sûr, le festival de Cannes 99. Un lion d’or et deux de bronze. J’en ai chialé comme une madeleine. Le pire? Il n’ y en a pas eu vraiment. Globalement, je me suis bien marré dans ce métier, j’ai peut-être eu de la chance.

Le truc qui t’a fait le plus halluciner dans ce métier ?
Clairement, les tournages Pepsi. On avait des moyens de longs métrages, on faisait le tour du monde et en plus, on ramenait des bons films. On voyageait en première
classe, on descendait dans des hôtels à tout péter. On faisait des versions 2minutes, on avait du temps pour refaire les montages jusqu’à ce qu’ils nous plaisent… Etc.

Travailler à l’étranger ne t’as jamais titiller ?
Après CLM, j’aurais bien tenté l’Espagne, qui, à l’époque avait le vent en poupe, et finalement, ça n’a pas marché, Dieu merci…

Si tu pouvais changer une décision dans ta carrière professionnelle ce serait laquelle ?
Je ne serais jamais parti de BETC pour aller m’embourber chez Mc Cann.

Quelle sont les pubs qui t’ont le plus marquées, Celle que tu aurais aimé faire ?
Celle que j’aurais vraiment aimé faire en ce moment, c’est l’Ours de Canal+!

(NDLR : Il vient de remporter un Grand Prix en film Craft à Cannes et quelques Lions d’or)

Celles qui m’ont marquées: tous les films de Cannes (à l’époque où ce n’était pas encore des ghost).
Sinon, au niveau de la rédac, il y a une campagne Chivas de J. Kajka qui date de l’ère glaciaire, mais que personne n’a jamais égalée:
“Ce n’est pas donné, mais c’est souvent offert”, toute la série est top.


http://www.leclubdesad.org/archives-creatives/archives/zoom/chivas-regal-11400

Mais toute la page des prix du Club est une leçon: http://www.leclubdesad.org/archives-creatives

Avec qui aimerais tu travailler (créas, réals, photographes, illustrateurs…) ?
J’aimerais bien refaire un film avec Tarsem un jour, travailler avec Philippe Michel (il est mort????? Merde….), travailler avec des clients qui ont encore envie de faire de la créa, travailler avec des créas qui trouvent des idées avant de chercher une forme… etc.

Qui sont les talents publicitaires qu’il t’a été donné de rencontrer ?
Et bien, à part Philippe Michel qui a eu la mauvaise idée de mourir avant, j’ai croisé à peu près tout le monde. Mais si tu veux une liste de créatifs qui m’ont bluffé, en voici une (l’ordre n’est pas préférentiel, pas de jaloux). Berville, Manry, Delacourt, Krajka, Burgo, pour les rédac, de Maupeou, Bruno le Moult (qui a eu la même idée que Philippe Michel) pour les AD, et le petit dernier pour la fin: JC Royer qui est en train de mettre tout le monde d’accord.

Si tu commençais la pub aujourd’hui, tu irais ou ?
J’irais dans les agences comme BETC, TBWA, CLM ou DDB, mais en fait je choisirais plutôt une opportunité de faire des bonnes créas dans un bon environnement et ça, on peut le trouver un peu partout, ça dépend surtout des gens et des clients

Tu vois quoi comme changement entre tes débuts et maintenant ?
Il y a eu l’arrivée d’internet qui a fait croire que le métier n’était plus le même, alors qu’une bonne idée reste une bonne idée, quel que soit le média. On a essayé de nous faire croire qu’il fallait être un spécialiste pour “penser 360”, ce qui a ouvert la porte à de nombreux imposteurs. Internet a simplement permis aux agences de virer des paquets de créatifs et de confier le boulot à des gens qui ne l’étaient pas mais qui étaient virtuoses du Mac.

Tu penses que le milieu va évoluer de quelle manière ?
Hummm. En faisant bosser des stagiaires, en engageant des juniors pas chers et pas toujours talentueux, les agences commencent à sentir un vide quand il y a besoin d’expérience, mais elles ne veulent pas payer le prix. On va donc voir se développer tout un staff de freelances pour gérer les gros clients et c’est bien dommage car l’esprit d’agence va se perdre et tout le monde va faire la même chose.

Que dirais tu a un team de stagiaire qui veut percer dans le milieu publicitaire ?
Accrochez-vous! Restez humbles et ne prenez surtout pas la grosse tête. La pente est raide, mais quel pied.